Diluer le lait avec de l’eau | Une Jeunesse Skip to main content

Suhaima, 20 ans, Ontario

Pendant longtemps, j’ai été une enfant qui n’a jamais connu de véritable chez-soi. À cause de mon milieu familial instable, j’ai été contrainte de déménager plusieurs fois et de m’installer dans différentes villes. Ma mère et moi avons vécu dans plusieurs maisons d’hébergement pour femmes et enfants victimes de violence conjugale, ou encore chez des membres de notre famille. 

Souvent, lorsqu’on me demandait d’où je venais, je ne pouvais pas donner de réponse précise. Devrais-je m’identifier à mon héritage culturel, dont je ne savais pas beaucoup de choses? Devrais-je m’identifier à la ville dans laquelle j’ai vécu jusqu’à tout récemment? Devrais-je m’identifier à mon lieu de résidence actuel?  Cette question était particulièrement déchirante, car j’étais jeune et je devais trouver mon identité, mais celle-ci me semblait incomplète parce que je n’avais pas connu d’endroit où je pouvais me sentir chez moi. 

Ma mère faisait de son mieux. Elle devait concilier sa recherche d’emploi et ses études (ma mère est retournée à l’école) et devait s’occuper de moi, en plus d’endurer les préjugés culturels liés au fait d’avoir divorcé deux fois. Mon premier souvenir des maisons d’hébergement, c’est d’avoir mangé de la pizza et du chocolat (c’était du chocolat en forme de rocher). Alors, si nous allions parfois nous installer chez l’un de nos proches (ce qui arrivait généralement quand les choses tournaient mal), c’était pour moi comme une bouffée d’air frais étant donné toute la variété d’aliments qui soudainement s’offraient à moi. J’étais très heureuse de pouvoir manger de la nourriture que je connaissais bien et que j’aimais. Malgré tout, je pouvais lire dans le regard de ma mère la culpabilité qu’elle éprouvait lorsque des membres de notre famille devaient nous accueillir sous leur toit. Je crois que pour ma mère, c’était un genre d’échec. 

Parfois, nous nous retournions chez mon beau-père pendant quelques mois, ce qui se traduisait chez moi par de l’anorexie. Je me limitais à 400 calories par jour et j’ai très rapidement perdu du poids. J’ai fini par perdre plus de treize kilos. À ce stade, je ressentais de fortes douleurs dans mes jambes en raison du manque de nutriments. Inquiète de mon état, ma mère m’a emmenée voir plusieurs médecins. Elle essayait de me convaincre de manger. Elle me demandait de boire un verre de lait devant elle dès qu’elle en avait l’occasion. Je diluais le lait avec de l’eau juste assez pour en conserver l’apparence, pour lui faire croire que je buvais du lait, et pour consommer moins de calories. Je n’ai jamais dit à ma mère que ce lait était en fait dilué. Je suppose que j’étais simplement une fille de onze ans qui voulait avoir le contrôle sur au moins un aspect de sa vie, même s’il ne s’agissait que de nourriture. 

De maison en maison, une nouvelle intervenante sociale se manifestait. Certaines étaient gentilles et dévouées, d’autres étaient indifférentes, et les autres ne m’ont laissé aucun souvenir. Il y avait toujours une nouvelle intervenante sociale. C’était un rappel permanent de notre situation. Elles essayaient de nous aider, mais les choses ne semblaient jamais beaucoup changer. Peu importe où je me trouvais, j’étais aux prises avec les mêmes problèmes. J’étais victime d’intimidation. J’étais anorexique. J’étais une fille dont l’enfance a été marquée par les mauvais traitements.

L’école est une période difficile pour tout le monde, mais devoir sans cesse déménager, se faire de nouveaux amis et établir de nouveaux contacts rendait cela bien pire pour moi. On me harcelait constamment et me rappelait que je n’étais pas à ma place. J’étais toujours la « nouvelle fille ». Je n’ai jamais eu le même groupe d’amis pendant plus de quelques mois, alors que la plupart des autres filles avaient grandi ensemble. Je les enviais tant, et elles ne savaient pas à quel point j’avais besoin de faire partie d’un groupe, ou d’avoir des amis. Tandis que je buvais mon lait dilué, elles pouvaient boire du lait entier. Elles pouvaient même boire du lait au chocolat. Elles pouvaient se le permettre. Elles étaient heureuses.

Je ne prenais aucun plaisir à être à l’école, mais rentrer à la maison ne m’enchantait pas non plus. Cela voulait dire rentrer à la maison pour être avec mon beau-père violent ou rentrer à la maison pour subir l’air abattu de ma mère. 

Quelques années plus tard, j’ai finalement décidé de m’en tenir à l’identité de « fille intelligente ». Ainsi, je pouvais passer mon temps à faire mes devoirs ou à écrire de la poésie, qui sont sans doute les deux seules choses qui m’ont permis de garder les pieds sur terre.  

Cette identité de fille intelligente s’est retournée contre moi, brutalement, pendant mes années à l’école. Des surnoms du genre « grosse tête » et « chouchoute du professeur » me suivaient sans cesse. J’étais la fille qui était trop maigre, trop bosseuse, trop nouvelle, j’étais jugée trop imparfaite. C’est pour cela qu’on me lançait des glands pendant la récréation. C’est pour cela, qu’on ne manquait pas, au moins une fois par jour, de donner un coup de pied à ma chaise. Il y avait toujours quelqu’un qui me menaçait de me jeter dans la poubelle de l’école. Une fille m’a bousculée dans le couloir et frappée au visage. Quelqu’un d’autre a remplacé toutes les étiquettes associées à mes photos Facebook par le mot « laide ». Je me suis pourtant accrochée à cette identité, car j’en avais besoin. Mais par-dessus tout, c’est à l’extérieur de l’école qu’elle m’a été utile, ne serait-ce que pour me distraire.

J’ai commencé à perdre cette identité lorsque nous n’avions plus les moyens de payer notre Internet. Alors que mes camarades avaient des A dans nos devoirs d’histoire, j’obtenais des C. Le lait que je buvais lentement était de plus en plus dilué, au point qu’il ne ressemblait plus qu’à une vague eau trouble, mais j’avais besoin de m’agripper à quelque chose, même si cette chose était l’anorexie.

Un jour, j’ai craqué et j’ai fondu en larmes en classe. J’ai dit à mes enseignants que je pleurais parce je n’avais plus accès à Internet. En réalité, je pleurais à cause de tous les événements qui sont arrivés avant la perte de mon accès à Internet, comme la violence domestique au quotidien, le fait de ne pas avoir d’identité ou une maison à moi et ma fixation névrotique à vouloir contrôler mon poids. 

Parfois, ma mère et moi habitions avec ma belle-famille : mes quatre demi-frères et demi-sœurs par alliance et mon beau-père. Nous étions tous les sept entassés comme des sardines dans un minuscule sous-sol qui pour chacun d’entre nous constituait à l’époque notre foyer. Notre automobile était une vieille fourgonnette repeinte en rouge. Si la fourgonnette se trouvait dans l’entrée de la cour, cela voulait dire que mon beau-père était à la maison. 

Je savais que voir la fourgonnette stationnée dans la cour voulait dire que ma mère allait souffrir. Je savais que la fourgonnette voulait dire que je ne pouvais plus me brosser les dents comme je voulais, ou m’appuyer contre un mur d’une certaine manière, ou écouter de la musique ou m’exprimer dans ma propre langue, ou que je ne pouvais plus appeler ma mère « Maman » (parce que je devais faire semblant qu’elle était ma « tante » pour que mes demi-frères et mes demi-sœurs par alliance ne se sentent pas exclus). La fourgonnette était un symbole de défaite. C’était un symbole qui signifiait du lait dilué avec de l’eau. C’était un symbole qui signifiait que, pendant des années, je pleurais jusqu’à ce que je m’endorme. 

La nuit, je m’entrainais à dire le mot « Maman ». J’appelais ma mère « Maman » chaque fois que mon beau-père était sorti de la maison. 

Un jour à la fois, je suis arrivée à m’en sortir. En dépit de tout, j’avais la passion d’apprendre et je me servais de mon identité de « fille intelligente » pour me tirer de cette situation : l’éducation était ma seule source de motivation. Lorsque ma mère et mon beau-père ont finalement divorcé, j’étais tellement joyeuse. J’étais tellement plus heureuse, j’ai repris du poids, j’ai mis à profit mon identité de « fille intelligente » pour devenir l’une des meilleures élèves de mon école secondaire, j’ai obtenu mon diplôme avec de nombreuses récompenses, dont le Ideal Graduate Recognition, et par la suite, j’ai commencé mes études à la Faculté des sciences de la santé de l’Université Western.

Mais j’ai attendu sept ans avant que cela ne se produise. 

Pendant sept ans, j’ai dû supporter la fourgonnette, les maisons d’hébergement, le sous-sol, les insultes et le lait dilué.